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[Dossier #31] Cognitique et handicap : rencontre avec Véronique Lespinet-Najib

Véronique Lespinet-Najib est enseignante à l’ENSC – Bordeaux INP et chercheure à l'IMS (Laboratoire de l'Intégration du Matériau au Système - CNRS, Bordeaux INP, université de Bordeaux) en psychologie et facteur humain à l’ENSC – Bordeaux INP. A l’occasion du podcast « Les conversations de Bordeaux INP » nous l’avons rencontrée pour échanger avec elle sur la thématique : Cognitique et handicap.

Ingénieurs en réunion. Crédits : You X Ventures via Unsplash

Qu’est-ce que la cognitique ?

D’un point de vue étymologique, cognitique est la contraction entre connaissance et automatique. On pourrait dire que c’est le traitement automatique des connaissances, mais ce serait un peu réducteur.  On peut plutôt l’aborder comme une science qui va s’intéresser aux usages des technologies, une science des usages.

Sciences cognitives - Larousse Encyclopédie

Les sciences cognitives forment une discipline qui associe principalement la psychologie, la linguistique, l'intelligence artificielle et les neurosciences. L'anthropologie, la sociologie et la psychologie sociale tendent à lui être intégrées, de même que la neuropsychologie, la psycholinguistique et la psychophysique. La perception, le langage, le raisonnement, l'action sont parmi ses objets d'étude, qui peuvent être abordés sous différents aspects (mathématique, psychologique, biologique). L'avancée des recherches en ce domaine passe à la fois par des travaux en neurobiologie, par des modélisations et des simulations sur ordinateur, mais aussi par des études sur le rôle de l'environnement social et culturel, sur les analogies entre le cerveau et l'ordinateur, entre l'être humain, l'animal et le robot, etc.

Pourquoi avoir choisi de travailler sur la thématique « Cognitique et handicap » ?

Quand j’ai commencé la recherche je travaillais dans le domaine de la neuropsychologie, auprès de patients épileptiques, qui ont subi une chirurgie au cours de laquelle on a enlevé la zone du cerveau qui est à l’origine des crises : le foyer épileptique. Je faisais un suivi, en les évaluant avant et après l’opération : Quels sont les problèmes cognitifs ? Rencontrent-ils des problèmes de mémoire ? De langage ?

Après un certain nombre d’années j’avais l’impression que mon travail était utile, pour la recherche fondamentale dans le domaine de la connaissance du cerveau, mais pour le patient en face de moi, à part lui proposer un bilan, je ne lui apportais pas grand-chose. Mon travail n’apportait rien dans l’amélioration de sa vie quotidienne et son bien-être. Je me suis dit que si je voulais continuer dans le domaine de la « fragilité » (patients cérébraux-lésés, en situation de handicap, etc.), il fallait que je me tourne vers des choses plus appliquées. Je me suis donc éloignée de l’aspect fondamental afin de pouvoir apporter des solutions, des choses plus concrètes.

C’est pour ça notamment que je me suis dirigée vers l’ingénierie en cognitique, qui propose de travailler sur des méthodes de conception centrées utilisateur, en remettant l’humain au centre du processus de conception.

Qu’est-ce que l’on entend par une personne « en situation de handicap » ?

En 2005 il y a eu un glissement sémantique important et l’on est passé d’une personne « handicapée » à une personne « en situation de handicap ». Les associations ont porté ce changement en mettant en lumière le fait que l’on ne peut pas réduire une personne à son handicap et que le handicap est souvent lié à un environnement qui n’a pas été bien conçu ou bien pensé. C’est ce qui fait que la personne se retrouve « en situation de handicap ».

C’est parce que l’on conçoit mal, que l’on ne fait pas des portes qui s’ouvrent automatiquement, que l’on n’optimise pas nos sites internet, que la personne va se retrouver « empêchée ».

Cette démarche a permis d’alerter sur la responsabilité des concepteurs dans les difficultés rencontrées par les personnes en situation de handicap. Le fait de pouvoir parler de personnes « en situation de » renvoie des obligations au niveau des législateurs, des politiques et surtout des concepteurs. C’est parce que l’on conçoit mal, que l’on ne fait pas des portes qui s’ouvrent automatiquement, que l’on n’optimise pas nos sites internet, que la personne va se retrouver « empêchée ». L’OMS (Organisme Mondial de Santé) propose sa définition du handicap en disant que ce sont des personnes qui vont se retrouver « en restriction de participation ».

Vous avez évoqué la conception "centrée utilisateur". On entend également parler de conception dite "universelle". Est-ce que vous pouvez nous en dire plus ?

Pour moi ce sont deux manières de concevoir qui sont complémentaires et elles ne doivent absolument pas s’opposer. La conception centrée utilisateur (CCU / UX) c’est se dire que l’on connaît les individus pour lesquels on conçoit et que l’on part de leurs particularités ou contraintes (sensorielles, cognitives, motrices, liées à l’environnement, etc.) pour concevoir. Dans le domaine du handicap ça peut être des « Aides techniques » par exemple (plages braille, lecteur vocal, etc.). Pendant tout notre cycle de conception, qui va de l’analyse de la demande jusqu’au développement et au déploiement de l’outil, on fait intervenir régulièrement notre utilisateur, à plusieurs étapes.

Pour moi ce sont deux manières de concevoir qui sont complémentaires et elles ne doivent absolument pas s’opposer.

Ensuite il y a une autre conception, qui nous vient de l’architecture, dite « universelle ». Le principe est que nous partons des contraintes les plus fortes. Par exemple, au niveau de la mobilité, dans la conception d’une maison ou d’un appartement nous allons nous appuyer sur les gens qui ont le plus de contraintes pour bouger et nous essayerons de répondre à leurs besoins. Si nous arrivons à y répondre dans notre conception, alors des gens qui ont moins de restrictions vont en bénéficier et l’on n’exclut personne. Nous l’oublions mais à l’origine la télécommande a été faite pour des gens qui ne pouvaient pas se déplacer et pourtant aujourd’hui elle est utilisée par tous. Également, lorsque l’on a les bras chargés, une poussette ou autre, nous apprécions bien les portes battantes qui à l’origine sont conçues pour des personnes à mobilité réduite.

A votre sens est-ce qu'il est pertinent de parler d'exclusion dans la conception des systèmes ?

Oui complétement ! Nous devons par exemple optimiser nos sites internet pour les rendre accessibles selon certaines normes. Mais actuellement il y a moins de 15% des sites français qui sont accessibles selon ces normes. En cela nous mettons donc de côté une partie de la population, alors que nous connaissons au même moment une vraie course à la dématérialisation. Nous participons à creuser un écart, qu’on appelle la « fracture numérique ».

Comment proposer des systèmes accessibles à tous ? Quelles innovations existent déjà ?

Un des éléments primordiaux, c’est la formation des concepteurs. Il est nécessaire que les personnes soient conscientes de notre responsabilité sur les problématiques d’accessibilité et qu’il faut penser aux usagers. Le souci c’est que les normes d’accessibilité sont souvent perçues comme une contrainte et je pense que c’est sur ce point qu’il faut changer les mentalités. Je crois beaucoup à la formation et à la sensibilisation ! La plupart du temps les gens n’ont simplement pas conscience ou ne se représentent pas du tout ce que c’est que de vivre en situation de handicap : comment une personne aveugle consulte un site internet par exemple ?

Au niveau de l’ENSC – Bordeaux INP nous avons fait le choix d’imposer que tous les rapports de stage respectent un certain nombre de règles : un texte non justifié, une police sans serif, taille minimum, etc. Simplement pour faciliter la lecture pour une personne qui est dyslexique et pour qui l’espacement entre les mots dû à la justification est un problème. Nous avons dû justifier ces contraintes auprès des étudiants et des entreprises. Ce sont des petits changements, mais je suis persuadée que en formant, en sensibilisant, les gens comprendront que ces petits changements dans nos habitudes et notre quotidien permettent un accès à tous, sans pour autant perturber nos activités.

 

Cette vidéo a été réalisée dans le cadre d'un projet de fin d'études de deux élèves de 3ème année à l'Ecole Nationale Supérieure de Cognitique (Bordeaux INP). Ce projet avait pour but de réaliser un kit d'accessibilité permettant aux concepteurs de présentations Power Point (enseignants, élèves, salariés,...) de créer des présentations accessibles à n'importe qu'elle personne, qu'elle soit en situation de handicap ou non. Cette vidéo présente un condensé des conseils essentiels à suivre pour concevoir de manière accessible. Vous retrouverez le kit d'accessibilité complet sur www.fracturesnumeriques.fr.

 

Vous êtes enseignante à l'ENSC – Bordeaux INP : comment l'école intègre-t-elle cette thématique dans les formations qu'elle propose ?

Si l’on se réfère à la définition de la cognitique, c’est finalement de pouvoir s’adapter en fonction de contraintes. Et si l’on travaille avec un pilote de ligne qui doit faire de la vision nocturne par exemple, nous cherchons à savoir quelles informations vont devoir être transmises dans le casque. C’est exactement la même chose que de réfléchir à une communication entre une personne mal-voyante ou non voyante, et un système.

A l’ENSC – Bordeaux INP le Handicap et la Santé font parties des domaines d’application, au même titre que l’aéronautique, le transport ou les télécommunications. Nos élèves-ingénieurs ont donc des cours sur le handicap, le design universel, les normes d’accessibilité, etc. Pour aller un peu loin nous organisons chaque année la semaine « Handisim », qui est à destination des élèves-ingénieurs de 2ème année. Cette semaine est dédiée à la mise en situation de handicap avec du matériel de simulation. On peut trouver une combinaison qui simule la particularité du vieillissement, des lunettes qui simulent les différentes pathologies de la vision, le fauteuil roulant, la canne blanche, des simulations des tremblements de Parkinson, des acouphènes, etc. On demande aux étudiants de se mettre « en situation de », afin qu’ils prennent conscience des choses. En parallèle ils travaillent également sur différents projets, comme une infographie d’une maladie invisible ou un article sur l’atelier qui leur a le plus plu. En troisième année il y a également un parcours Autonomie et Augmentation, avec une part importante axée sur la santé et le handicap. Nous avons une vingtaine d’étudiants qui ont choisi ce parcours cette année, nous sentons une vraie appétence de leur côté.

 


Au niveau des thèses en ce moment j’encadre celle d’un élève-diplômé de l’ENSC – Bordeaux INP, qui travaille sur la problématique de l’accès aux soins pour les personnes en situation de handicap. Quels que soient les projets, il y a toujours une volonté de former et de sensibiliser à ces questions.

Tu es également chargée de la mission Handicap pour Bordeaux INP, qu’est-ce que cela implique ?

Au sein de chaque école il y a des référents Handicap, un duo Administratif / Enseignant et nous travaillons en collaboration avec l’Espace Santé Étudiant (ESE). Lorsqu’un étudiant est en situation de Handicap il doit, dans son processus d’inscription, passer obligatoirement par l’ESE s’il souhaite des aménagements. Cela permet d’identifier ses besoins en termes d’accompagnement, s’il est nécessaire de mettre en place des dispositifs particuliers (aide à la prise de note, aménagements pour les examens, etc.).

Nous avons moins d’1% d’élèves en situation de handicap. C’est un problème que l’on retrouve dans beaucoup d’écoles d’ingénieurs car la classe Prépa peut être difficile pour une personne en situation de handicap, en termes de rythme de travail, d’adaptation, s’il y a beaucoup d’hospitalisations, un traitement lourd etc. Je pense qu’il y a un blocage à ce niveau-là. A terme, j’aimerais que l’on puisse faire un travail avec le rectorat de sensibilisation dans le secondaire, pour montrer et informer sur le fait que les écoles d’ingénieurs sont tout à fait accessibles aux personnes en situation de handicap.